Affichage des articles dont le libellé est choc des civilisations orient. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est choc des civilisations orient. Afficher tous les articles

mardi 22 février 2011

Les Peuples Arabes prennent leur destin en main!

(...)Le monde arabe a pris conscience qu'il n'est pas nécessairement voué à des régimes archaïques et totalitaires, dirigés par des leaders appartenant à l'ère de la décolonisation. C'est la fin de l'exception arabe, celle qui voulait que des sociétés éduquées n'aient pas accès à la démocratie.


Jean-Yves Moisseron, économiste à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), rédacteur en chef adjoint de la revue "Maghreb-Machrek"
Article paru dans LEMONDE, l'édition du 22.02.11

mercredi 21 mai 2008

Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique!

Un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Age (Libération, le 30 Avril 2008)
Historiens et philosophes, nous avons lu avec stupéfaction l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim intitulé Aristote au Mont- Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne (Seuil) qui prétend démontrer que l’Europe chrétienne médiévale se serait approprié directement l’héritage grec au point de dire qu’elle «aurait suivi un cheminement identique même en l’absence de tout lien avec le monde islamique».
L’ouvrage va ainsi à contre-courant de la recherche contemporaine, qui s’est efforcée de parler de translatio studiorum et de mettre en avant la diversité des traductions, des échanges, des pensées, des disciplines, des langues. S’appuyant sur de prétendues découvertes, connues depuis longtemps, ou fausses, l’auteur propose une relecture fallacieuse des liens entre l’Occident chrétien et le monde islamique, relayée par la grande presse mais aussi par certains sites Internet extrémistes. Dès la première page, Sylvain Gouguenheim affirme que son étude porte sur la période s’étalant du VIe au XIIe siècle, ce qui écarte celle, essentielle pour l’étude de son sujet, des XIIIe et XIVe siècles. Il est alors moins difficile de prétendre que l’histoire intellectuelle et scientifique de l’Occident chrétien ne doit rien au monde islamique !
Il serait fastidieux de relever les erreurs de contenu ou de méthode que l’apparence érudite du livre pourrait masquer : Jean de Salisbury n’a pas fait œuvre de commentateur ; ce n’est pas via les traductions syriaques que ce qu’on a appelé la Logica nova (une partie de l’Organon d’Aristote) a été reçue en Occident ; enfin, et surtout, rien ne permet de penser que le célèbre Jacques de Venise, traducteur et commentateur d’importance, comme chacun le sait et l’enseigne, ait jamais mis les pieds au Mont-Saint-Michel ! Quant à la méthode, Sylvain Gouguenheim confond la présence d’un manuscrit en un lieu donné avec sa lecture, sa diffusion, sa transmission, ses usages, son commentaire, ou extrapole la connaissance du grec au haut Moyen Age à partir de quelques exemples isolés. Tout cela conduit à un exposé de seconde main qui ignore toute recherche nouvelle - notons que le titre même de son livre est emprunté à un article de Coloman Viola… paru en 1967 ! Certains éléments du livre sont certes incontestables, mais ce qui est présenté comme une révolution historiographique relève d’une parfaite banalité.
On sait depuis longtemps que les chrétiens arabes, comme Hunayn Ibn Ishaq, jouèrent un rôle décisif dans les traductions du grec au IXe siècle. De plus, contrairement aux affirmations de l’auteur, le fameux Jacques de Venise figure aussi bien dans les manuels d’histoire culturelle, comme ceux de Jacques Verger ou de Jean-Philippe Genet, que dans ceux d’histoire de la philosophie, tel celui d’Alain de Libera, la Philosophie médiévale, où l’on lit : «L’Aristote gréco-latin est acquis en deux étapes. Il y a d’abord celui de la période tardo-antique et du haut Moyen Age, l’Aristote de Boèce, puis, au XIIe siècle, les nouvelles traductions gréco-latines de Jacques de Venise.» La rhétorique du livre s’appuie sur une série de raisonnements fallacieux. Des contradictions notamment : Charlemagne est crédité d’une correction des évangiles grecs, avant que l’auteur ne rappelle plus loin qu’il sait à peine lire ; la science moderne naît tantôt au XVIe siècle, tantôt au XIIIe siècle. Le procédé du «deux poids, deux mesures» est récurrent : il reproche à Avicenne et Averroès de n’avoir pas su le grec, mais pas à Abélard ou à Thomas d’Aquin, mentionne les réactions antiscientifiques et antiphilosophiques des musulmans, alors que pour les chrétiens, toute pensée serait issue d’une foi appuyée sur la raison inspirée par Anselme - les interdictions d’Aristote, voulues par les autorités ecclésiastiques, n’ont-elles pas existé aux débuts de l’Université à Paris ? La critique des sources est dissymétrique : les chroniqueurs occidentaux sont pris au pied de la lettre, tandis que les sources arabes sont l’objet d’une hypercritique. L’auteur enfin imagine des thèses qu’aucun chercheur sérieux n’a jamais soutenues (par exemple, «que les musulmans aient volontairement transmis ce savoir antique aux chrétiens est une pure vue de l’esprit»), qu’il lui est facile de réfuter pour faire valoir l’importance de sa «révision».
Au final, des pans entiers de recherches et des sources bien connues sont effacés, afin de permettre à l’auteur de déboucher sur des thèses qui relèvent de la pure idéologie. Le christianisme serait le moteur de l’appropriation du savoir grec, ce qui reposerait sur le fait que les Evangiles ont été écrits en grec - passant sous silence le rôle de la Rome païenne. L’Europe aurait ensuite réussi à récupérer le savoir grec «par ses propres moyens». Par cette formule, le monde byzantin et les arabes chrétiens sont annexés à l’Europe, trahissant le présupposé identitaire de l’ouvrage : pour l’auteur, l’Europe éternelle s’identifie à la chrétienté, le «nous» du livre, même quand ses représentants vivent à Bagdad ou Damas. La fin du livre oppose des «civilisations» définies par la religion et la langue et ne pouvant que s’exclure mutuellement. L’ouvrage débouche alors sur un racisme culturel qui affirme que «dans une langue sémitique, le sens jaillit de l’intérieur des mots, de leurs assonances et de leurs résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d’abord de l’agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. […] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie […] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu’elles défient presque toute traduction». On n’est alors plus surpris de découvrir que Sylvain Gouguenheim dit s’inspirer de la méthode de René Marchand (page 134), auteur, proche de l’extreme droite, de Mahomet : contre-enquête (L’Echiquier, 2006, cité dans la bibliographie) et de La France en danger d’Islam : entre Jihad et Reconquista (L’Âge d’Homme, 2002), qui figure en bonne place dans les remerciements. Il confirme ainsi que sa démarche n’a rien de scientifique : elle relève d’un projet idéologique aux connotations politiques inacceptables.
lA LISTE DES SIGNATAIRES:

Cyrille Aillet, Maître de conférences (MCF), histoire de l’islam médiéval, Un. de Lyon IIEtienne Anheim, MCF, histoire médiévale, Un. de Versailles/Saint-Quentin-en-YvelinesSylvain Auroux, Directeur de recherches au CNRSLouis-Jacques Bataillon (Dominicain), Commission Léonine pour l’édition critique des œuvres de Thomas d’Aquin, comité international pour l’édition de l’Aristote latinThomas Bénatouïl, MCF, histoire de la philosophie antique, Un. de Nancy IILuca Bianchi, Centro per lo studio del pensiero filosofico del Cinquecento e del Seicento, CNR, MilanoJoël Biard, Professeur, philosophie médiévale, Un. de ToursPatrick Boucheron, MCF, histoire médiévale, Un. de Paris I, IUFJean-Patrice Boudet, Professeur, histoire médiévale, Un. d’OrléansAlain Boureau, Directeur d’études, histoire médiévale, EHESSJean-Baptiste Brenet, MCF, Philosophie médiévale, Un. de Paris X Charles Burnett, Professor, history of arabic/islamic influence in Europe, Warburg Institute, LondonPhilippe Büttgen, Chargé de recherches, CNRS, Laboratoire d’études sur les monothéismes, VillejuifIrène Caiazzo, Chargée de recherches, CNRS, Laboratoire d’études sur les monothéismes, rédactrice en chef des Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen ÂgeBarbara Cassin, Directrice de recherches au CNRS, dir. du centre Léon RobinLaurent Cesalli, Assistant scientifique, Un. de Freiburg-im-BreisgauJoël Chandelier, Ecole française de Rome (Moyen Âge)Riccardo Chiaradonna, Professore associato, filosofia antica, Università di Roma IIIJacques Chiffoleau, Directeur d’études, histoire médiévale, EHESSJacques Dalarun, Directeur de recherches, CNRS, IRHTIsabelle Draelants, Chargée de recherches, CNRS, UMR 7002, Un. de Nancy IIAnne-Marie Eddé, Directrice de recherches, CNRS, directrice de l’Institut de Recherches et d’Histoire des Textes (IRHT)Sten Ebbesen, Institut du Moyen Age Grec et Latin, CopenhagueLuc Ferrier, Ingénieur d’études, histoire médiévale, CNRS, CRH (EHESS)Kurt Flasch, Professeur émérite à l’Université de BochumChristian Förstel, Conservateur en chef de la section des manuscrits grecs, Bibliothèque Nationale de FranceDag N. Hasse, Institut für Philosophie, Lichtenberg-Professur der VolkswagenStiftungIsabelle Heullant-Donat, Professeur, histoire médiévale, Un. de ReimsDominique Iogna Prat, Directeur de recherches, histoire médiévale, CNRS, LAMOPCharles Genequand, Professeur ordinaire, philosophie arabe, Un. de GenèveJean-Philippe Genet, Professeur, histoire médiévale, Un. de Paris ICarlo Ginzburg, Professore, Scuola Normale Superiore, Pisa Christophe Grellard, MCF, Un. de Paris IBenoît Grévin, Chargé de recherches, CNRS, LAMOP.Ruedi Imbach, Professeur, philosophie médiévale, Un. de Paris IVCatherine König-Pralong, Maître assistante, philosophie médiévale, Un. de LausanneDjamel Kouloughli, Directeur de Recherches au CNRS (UMR 7597)Max Lejbowicz, Ingénieur d’études honoraire, CNRS, UMR 81 63, Univ. de Lille IIIAlain de Libera, Professeur ordinaire, Un. de Genève, Directeur d’études à l’EPHE (Ve section)John Marenbon, Professor, History of Medieval Philosophy, Trinity College, CambridgeChristopher Martin, Professor, Philosophy department, Auckland University, Visiting Fellow All Souls College, OxfordAnnliese Nef, MCF, histoire de l’islam médiéval, Un. de Paris IVAdriano Oliva (Dominicain), Chargé de recherches, CNRS, IRHT, Commission Léonine pour l’édition critique des œuvres de Thomas d’Aquin, comité international pour l’édition de l’Aristote latinChristophe Picard, Professeur, histoire de l’islam médiéval, Un. de Paris ISylvain Piron, MCF, histoire médiévale, EHESSDavid Piché, Professeur adjoint, Département de Philosophie, Univ. de Montréal Pasquale Porro, Professore ordinario di Storia della filosofia medievale, Universita di BariMarwan Rashed, Professeur, philosophie ancienne et médiévale, ENS ParisAurélien Robert, Membre de l’Ecole française de Rome (Moyen Âge)Andrea Robiglio, Phil. Seminar, Univ. Freiburg-im-Breisgau ; Irène Rosier-Catach, Directrice de recherches au CNRS (UMR 7597), Directrice d’études à l’EPHE (Ve section)Martin Rueff, MCF, Théorie littéraire et esthétique, Un. de Paris VIIJacob Schmutz, MCF, philosophie médiévale, Un. de Paris IVValérie Theis, MCF, histoire médiévale, Un. de Marne-la-ValléeMathieu Tillier, MCF, histoire de l’islam médiéval, Un. d’Aix-MarseilleLuisa Valente, Ricercatrice, Filosofia medievale, Università di Roma – La SapienzaDominique Valérian, MCF, histoire de l’islam médiéval, Un. de Paris IEric Vallet, MCF, histoire de l’islam médiéval, Un. de Paris I.

lundi 12 novembre 2007

Ni d’Orient, ni d’Occident, reflexions sur la pensée de René GUENON

„Tant que les Occidentaux s'imagineront qu'il n'existe qu'un seul type d'humanité, qu'il n'y a qu'une «civilisation» à divers degrés de développement, nulle entente ne sera possible. La vérité, c'est qu'il y a des civilisations multiples, se déployant dans des sens fort différents, et que celle de l'Occident moderne présente des caractères qui en font une exception assez singulière." (p. 8-9)


Approche spirituelle de la relation Orient-Occident.
PARTIE 1:
Pour définir l’opposition de l’Orient et de l’Occident, René Guénon écrivait en 1930 qu’elle était « au fond identique à celle que l’on se plaît souvent à établir entre la contemplation et l’action ». Et de se poser les questions dont leur formulation sous-entendait les réponses : « Sont-ce vraiment là deux contraires ? Ou ne seraient-ce pas plutôt deux complémentaires ? Ou bien n’y aurait-il pas, en réalité, entre l’un et l’autre une relation, non de coordination, mais de subordination ? » . Cet Orient et cet Occident symboliques coïncidaient alors assez bien avec la localisation géographique des sociétés qui étaient porteuses de ces différentes valeurs. Depuis lors, de nombreux événements ont bouleversé les données à l’échelle planétaire, si bien que beaucoup de pays orientaux se sont rapidement « occidentalisés » alors que l’Occident s’ouvrait aux traditions orientales. Sheikh Khaled Bentounès et Faouzi Skali reviennent sur la pertinence de ces notions d’Orient et d’Occident à l’orée du XXIe siècle.
http://www.soufisme.org/site/article.php3?id_article=2

PARTIE 2:
par Faouzi Skali
Pour définir l’opposition de l’Orient et de l’Occident, René Guénon écrivait en 1930 qu’elle était " au fond identique à celle que l’on se plaît souvent à établir entre la contemplation et l’action ". Et de se poser les questions dont leur formulation sous-entendait les réponses : " Sont-ce vraiment là deux contraires ? Ou ne seraient-ce pas plutôt deux complémentaires ? Ou bien n’y aurait-il pas, en réalité, entre l’un et l’autre une relation, non de coordination, mais de subordination ? " . Cet Orient et cet Occident symboliques coïncidaient alors assez bien avec la localisation géographique des sociétés qui étaient porteuses de ces différentes valeurs. Depuis lors, de nombreux événements ont bouleversé les données à l’échelle planétaire, si bien que beaucoup de pays orientaux se sont rapidement " occidentalisés " alors que l’Occident s’ouvrait aux traditions orientales. Sheikh Khaled Bentounès et Faouzi Skali reviennent sur la pertinence de ces notions d’Orient et d’Occident à l’orée du XXIe siècle.
http://www.soufisme.org/site/article.php3?id_article=16

RENE GUENON:
http://elkorg-projects.blogspot.com/2005/02/ren-gunon-orient-et-occident-note-de.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/René_Guénon
http://www.moncelon.com/Guenon1.htm

"Orient-Occident, la fracture imaginaire",Georges Corm

Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New York, les discours sur le choc à venir des civilisations orientale et occidentale, inspirés des écrits du professeur Samuel P. Huntington, se multiplient. Le débat se focalise également sur l’évolution du rôle et du statut des Etats-Unis dans les relations internationales contemporaines et tend à se polariser de façon schématique autour de deux axes : un axe « pro-américanisme/anti-américanisme », d’une part, un axe « déclin américain/hyperpuissance américaine », d’autre part. Si la pertinence de la polarisation des recherches actuelles autour de ces deux axes est légitime et nécessaire en raison de l’évolution apparente des relations internationales et de son indéniable capacité explicative liée à la lecture binaire qu’elle donne de la réalité, elle pose néanmoins deux problèmes majeurs : d’une part, elle induit implicitement l’acceptation comme postulat préalable de la théorie « huntingtonienne » du choc de civilisations à venir ; d’autre part, elle a tendance, au regard du foisonnement des discours s’inscrivant dans cette polarisation, à devenir globalisante et à laisser peu de place aux écrits qui s’inscrivent en rupture par rapport à cette explication de la réalité contemporaine. Tel est le cas de l’ouvrage de Georges Corm.
Economiste international et ancien ministre des Finances du Liban, Georges Corm est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés au problème de développement et, plus particulièrement, au monde proche-oriental, parmi lesquels il faut retenir Le Proche- Orient éclaté, 1956-1991 (1983), Géopolitique du conflit libanais (1986), L’Europe et l’Orient (1989), Le Proche-Orient éclaté II, 1991-1996 (1997) et La Méditerranée, espace de conflit (2001). Praticien et spécialiste érudit du monde méditerranéen, Georges Corm s’interroge dans cet essai sur les origines historiques, religieuses, philosophiques et politiques de la revivification, depuis le 11 septembre 2001, de ce mythe ancien toujours en construction, de la fracture entre Orient et Occident, fracture selon lui imaginaire.
Le livre de Georges Corm se caractérise par le fait que, comme l’écrit lui-même l’auteur, il n’a pas pour ambition de démonter les mécanismes, les stratégies et les carences qui ont provoqué la réalisation de ces attentats, ni de s’interroger directement sur l’évolution du rôle des Etats-Unis sur la scène mondiale. Pour G. Corm, les attentats terroristes du World Trade Center, plus que par le nombre des victimes et l’ampleur des dégâts provoqués, ont marqué les esprits par la symbolique des images qu’ils ont forgées et des mythes qu’ils ont contribués à renforcer. Ainsi, sur la base de ce constat, le but de l’auteur est de tenter « d’inverser la symbolique négative du 11 septembre qui domine jusqu’ici », symbolique négative dont il convient de « démystifier certains des comportements ou des postures intellectuelles que les événements du 11 septembre ont cristallisés dans les psychologies collectives ».
Les causes de cette fracture imaginaire trouvent leurs origines, selon G. Corm, dans la conjonction de différents discours qui aboutissent à la construction d’une réalité apparente qui se structure sur cette dichotomie Orient/Occident. Cette lecture en termes d’oppositions et de ruptures se nourrit tout d’abord d’une approche intellectuelle occidentale du monde, structurellement binaire et réductrice, fondée sur les oppositions « Est contre Ouest », « Bien contre Mal », « nature contre culture », « sacré contre profane », « individuel contre collectif », « monde primitif contre monde civilisé », « Orient contre Occident ». Le renouveau, au tournant du XXIe siècle, d’une lecture binaire et simplificatrice du monde, que l’on croyait dépassée depuis la disparition de l’URSS, traduit également l’échec de la notion de « Tiers monde », concept qui, forgé durant les années soixante, induisait la complexité du monde en s’opposant à la lecture binaire qui en était faite. De plus, la fracture repose, pour Georges Corm, sur une approche géopolitique du bassin méditerranéen envisagé comme « épicentre de la fracture entre Orient et Occident ». Cependant, la réalité géographique, historique et culturel est plus complexe, car s’il fut et reste un lieu d’opposition, le bassin méditerranéen a été et demeure surtout un creuset, un lien, un pont inter-civilisationnel, au sens saint-simonien du terme, entre Orient et Occident.
G. Corm insiste également sur l’importance fondamentale d’une autre opposition binaire, fondatrice dans l’élaboration intellectuelle de la rupture imaginaire entre Orient et Occident, à savoir le mythe de la division du monde entre Aryens et Sémites. Ce mythe, forgé à l’origine par les linguistes occidentaux, puis porté à son paroxysme, suite à un long processus de recherches et de vulgarisation scientifique, sous la forme de l’idéologie nazie, traduit la volonté de purifier et couper les liens historiques, généalogiques et religieux avec une région et des populations dont une part importante de l’identité occidentale est pourtant originaire.
De même, depuis la chute de l’Empire soviétique et la disparition des idéologies communistes, l’Occident fait fausse route en instrumentalisant, dans son aspect le plus négatif et le plus réducteur, la philosophie des Lumières. L’occidentalisation du monde provoque un attrait souvent proche de la fascination et une répulsion souvent proche de la haine chez les populations non occidentales, notamment chez les populations arabo-musulmanes. Ce processus aboutit à la célébration d’un individualisme lui aussi mythifié, qui ne définit d’ailleurs pas la réalité autant que la prégnance idéologique et médiatique de ce mythe dans nos sociétés pourrait le laisser supposer. Il en résulte le développement d’un narcissisme ethnocentrique, qui induit un sentiment de supériorité paradoxalement et parallèlement lié à la perte, par l’Occident, du sens à donner à l’utilisation de sa puissance qui la confronte au spectre du mythe de sa décadence. Cette évolution se traduit par le renouveau du fait religieux au sens wébérien, qui aboutit à la réincarnation de ces archétypes religieux dans les idéaux laïques. Il s’agit en réalité d’une « laïcité en trompe-l’oeil », qui fait de l’islam « le nouveau paria du monothéisme », en raison de son refus de la laïcité occidentale, alors que cette dernière est pourtant elle-même irriguée de christianisme.
Ce discours paradoxal et quasi paranoïaque de l’Occident sur lui-même lui fait quitter peu à peu les rivages de la Raison et de l’esprit critique, Raison et esprit critique qui ont fait et font sa force véritable. L’Occident semble vouloir, ou devoir, s’imprégner d’irrationalité, ce qui, avec le soutien et le concours des extrémistes musulmans, rend la fracture Orient-Occident de moins en moins imaginaire. Les moyens de combattre et de lutter contre ce processus de construction de la réalité existent pourtant : il s’agit de retourner avec humilité aux sources de la Raison des Lumières et de l’esprit critique, en les adossant à une laïcité véritable et revivifiée. Georges Corm tente ainsi « de calmer les fièvres et les peurs cachées » en luttant contre l’irrationalité par la Raison. Un problème majeur se pose néanmoins : celui de l’instrumentalisation de l’irrationalité potentialisée par la symbolique du 11 septembre, non pas par la Raison des Lumières, mais par la raison d’Etat. Une utilisation rationnelle de l’irrationnel par la raison d’Etat au service de la puissance de ces mêmes Etats. C’est sans doute l’une des mises en garde majeure de l’ouvrage de G. Corm, qui prend tout son sens dans le contexte international actuel et à venir.

contradiction:
http://www.soufisme.org/site/article.php3?id_article=163