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lundi 13 octobre 2008

Tzvetan Todorov publie"La peur des barbares: Au-delà du choc des civilisations!"

«On ne peut effacer les siècles d'histoire (...) au cours desquels les actuels “pays de la peur” (les Occidentaux) ont dominé les actuels “pays du ressentiment”(les arabo-musulmans)».


Note de l'éditeur:
"Le choc des civilisations, ce serait : les démocraties occidentales d'un côté, l'Islam de l'autre. Deux mondes, figés dans leurs différences historiques, culturelles, religieuses, et de ce fait voués au conflit. Face à la menace, plus de place pour le dialogue ou pour le mélange. Et pas d'autre alternative que la "fermeté". Voire la guerre. Par tous les moyens. Peut-on vraiment s'assurer, lorsque l'on raisonne ainsi, que la barbarie et la civilisation continueront de se trouver du côté que l'on croit ? S'il est impératif de défendre la démocratie, il est aussi crucial de ne pas se laisser dominer par la peur et entraîner dans des réactions abusives. Car l'Histoire nous l'enseigne : le remède peut être pire que le mal." T.T.

Dans une réflexion qui nous fait traverser des siècles d'histoire européenne, Tzvetan Todorov éclaire les notions de barbarie et de civilisation, de culture et d'identité collective, pour interpréter les conflits qui opposent aujourd'hui les pays occidentaux et le reste du monde. Une magistrale leçon d'histoire et de politique - et une véritable "boîte à outils" pour décrypter les enjeux de notre temps


Commentaire d'Hubert VEDRINE, paru dans LE FIGARO du 19/09/08

L'ancien ministre des Affaires étrangères s'interroge sur cette notion de «barbares» souvent utilisée pour qualifier certains acteurs de conflits dans le monde et dont l'essayiste Tzvetan Todorov estime qu'elle est étrangère à la culture européenne.

Tzvetan Todorov voudrait que les Français, les Européens, les Occidentaux cessent d'alimenter ce fameux «choc des civilisations» qu'ils prétendent récuser, s'en libèrent, et voient au-delà. Il met tout son talent qui est grand, sa conviction qui se sent à chaque page, sa culture philosophique qui n'est jamais lourde, à exorciser cette «peur» des «Barbares» (1) qui a envahi les États-Unis, et de là l'Occident tout entier à cause, ou sous le prétexte, du 11 Septembre. Elle a conduit au manichéisme et aux amalgames simplistes de la «guerre contre la terreur», à ne voir les musulmans qu'à travers l'islam, à réduire l'islam à l'islamisme, et l'islamisme au terrorisme, à n'envisager que des réponses en force, à s'interdire toute analyse et riposte politique. Au même moment, l'analyste américain Fareed Zakaria, dans son ouvrage The Post-American World, s'étonne de voir le pays le plus puissant du monde vivre dans la peur de tout et des autres.

Todorov a beau jeu, auprès de tout lecteur de bonne foi, de démonter l'usage historiquement fantasmatique du mot «barbares» - on est toujours le barbare de quelqu'un - d'expliquer que les «identités collectives» ont certes un cœur, mais qu'elles ont toujours été mobiles et n'ont jamais cessé d'échanger et de s'enrichir mutuellement ; que la guerre des mondes, qui paraît fatale, peut être évitée, surtout si l'on sait, s'agissant de la relation incandescente Islam/Occident, «naviguer entre les écueils» .

Pour lui, l'idée européenne - qu'il évoque avec des accents inspirés proches de Jorge Semprun, de Bronislaw Geremek jusqu'à sa mort, et d'Elie Barnavi encore récemment - contient l'antidote à toutes ces dichotomies dangereuses. Elle est fondée sur l'acceptation de la pluralité, non comme un héritage historique handicapant qu'on se résigne à assumer, mais comme un principe politique d'avenir et un atout.
(...)
À ses yeux, «le préalable serait que les élites occidentales cessent de se considérer comme une incarnation du droit, de la vertu et de l'universalité (…) et de se mettre au-dessus des lois et des jugements des autres». Mais cela leur est consubstantiel ! «Le droit d'ingérence militaire, insiste-t-il, risque de faire percevoir les idéaux défendus par les Occidentaux - liberté, égalité, laïcité, droits de l'homme - comme un camouflage commode de leur volonté de puissance, et donc, de les déconsidérer.» Au contraire, recommande-t-il, «pour que la population musulmane des pays (arabes) puisse tourner son attention vers les causes internes de ses déboires, il faut supprimer les causes externes les plus voyantes - celles dont l'Occident est responsable». Et de citer la Palestine, l'Irak, l'Iran, l'Afghanistan. (cf "LA HAINE DE l'OCCIDENT, de Jean Ziegler, 2008)

Même si les réalistes républicains et démocrates essaient de repenser une politique étrangère américaine après les fiascos de l'Administration Bush, pourront-ils aller jusqu'à une telle remise en cause des a priori américains à l'heure où le monde émergent défie la Rome occidentale ? Cela supposerait au moins un rapport Baker-Hamilton pour l'ensemble de la région, pour dire comment réintégrer les réalités et traiter avec tous les «barbares». (chose que le gouvernement français vient d'admettre, alors qeu les Britaniques le font depuis longtemps, en Afghanistan avec les talibans par la voix de M Kouchner et qui contredit les leçons de morale de M Sarkozy).

Quant à la réponse européenne, Todorov a le courage de le reconnaître : même pensée comme une force, la pluralité ne suffit pas. L'angélisme qui consiste à projeter la situation de l'Europe sur le reste du monde est «inadéquat». L'Europe doit devenir une «puissance tranquille». Elle ne peut exclure par principe le recours à la force armée. Todorov est donc plus réaliste que ceux qui rêvent d'une Europe se contentant de son «soft power» (ses normes, son aide, ses conditionnalités, ses discours) et rayonnerait par son exemple démocratique et celui de son modèle social. Reste à en convaincre les Européens. Peut-être l'été 2008 aura-t-il descillé les yeux de beaucoup sur la réalité du monde, bien loin encore de constituer une «communauté internationale» ?

mercredi 28 mai 2008

Rome et les Barbares, pas si barbares!

Perte des valeurs traditionnelles, immigration massive, apparition de croyances religieuses nouvelles, ambitions exacerbées, goût du lucre, insécurité, guerres. Il ne s'agit pas là d'un portrait poussé au noir de l'Occident en ce début du XXIe siècle, mais de l'image du premier millénaire européen, transmise par les historiens classiques, du Britannique Gibbon au Français Ferdinand Lot en passant par le Russe Rostovtzeff, pour expliquer "le déclin et la chute de l'Empire romain".

Ce thème est le sujet de l'exposition "Rome et les barbares", organisée au Palazzo Grassi de Venise. Une ville prédestinée pour accueillir un tel sujet puisqu'elle fut créée au VIIe siècle, à l'abri de la lagune, par les habitants d'une cité romaine voisine fuyant les envahisseurs lombards. Sur les trois niveaux du palais, 1 700 pièces, spectaculaires ou modestes, sont présentées, prêtées par 200 musées ou collectionneurs. Ces armes, peintures, bijoux, manuscrits, mosaïques et parures, ces bustes d'empereur, ces plaques d'ivoire, ces vestiges de plusieurs religions et tout le matériel que les archéologues peuvent trouver dans les tombes racontent l'histoire de cette "décadence", toujours présente dans notre mémoire. Le Déclin de l'Empire américain, le film du Canadien Denys Arcand, y faisait encore référence.

Pourtant, les conclusions du commissaire de cette exposition, l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, rejoignent celle de Paul Veyne, le grand historien de la romanité, qui écrivait : "La décadence de Rome, thème de délectation morose où se complaisent encore, de nos jours, de précoces vieillards, n'est rien d'autre que le passage d'un style courtois de domination à un style brutal, sublime, hiérarchique, celui du Bas-Empire. Il s'agit de changement, non de décadence." C'est cette longue période de transition, du principat de l'empereur Marc Aurèle (160-180) jusqu'au couronnement d'Etienne Ier, premier roi chrétien de Hongrie en l'an mil, que la manifestation entend couvrir. Un millénaire au cours duquel une civilisation nouvelle, celle de l'Europe, se met en place.

Effectivement, à travers tous ces objets, présentés dans la chronologie, le visiteur ne percevra pas une rupture, mais un lent mouvement, à travers les formes qui changent, s'influencent, se métissent, avant d'aboutir à un nouveau modèle original. L'esthétique héritée des Grecs, toujours à l'oeuvre quand les légions romaines s'enfoncent à l'intérieur des territoires "barbares" pour les conquérir, évolue à partir du IIIe et du IVe siècle.

La représentation de l'homme change : la figure se simplifie, on passe du naturalisme à la silhouette. Sans doute parce que les populations germaniques, venues de l'est, qui franchissent le limes - la frontière - véhiculent avec elles une autre vision du monde, même si elles sont fascinées par le modèle romain.

Les soutiens de Rome, portant la toge ou la cuirasse, sont désormais goths, francs ou burgondes. Et les sculptures, les parures, les armes qui sont réalisées dans l'empire désormais éclaté n'ont plus rien à voir avec les canons néo-grecs. Les dieux locaux se mêlent au panthéon classique. Bientôt, le christianisme - au départ "une secte pour une élite d'âmes sensibles", selon Paul Veyne - va s'imposer, avec une nouvelle religiosité.

Si les tableaux des peintres d'histoire du XIXe siècle exposés à Venise, de Jean-Paul Laurens à Evariste Luminais, rappellent la vulgate de la décadence et des brutales invasions, les objets "d'époque" montrent la lente mutation qui amalgame les apports germaniques, puis ceux de la steppe asiatique (les Huns, les Avars), avant les témoignages des derniers envahisseurs - Vikings scandinaves et Hongrois venus de l'Oural et de la Volga.
(...)
L'Eglise, qui constitue l'armature administrative des nouveaux royaumes, unifie lentement le continent. Certains perçoivent dans une tête rustique de Saint-Pierre-aux-Nonnains (VIIIe siècle) les prémisses de l'art roman. C'est à travers cet intense et lent métissage que va naître la civilisation européenne. Celle-ci va s'exporter sur toute la planète. Avec le temps du reflux et l'arrivée des immigrés issus des anciens pays colonisés, l'aventure, à l'aube du troisième millénaire, semble recommencer. Déclin ou renouveau ? L'exposition du Palazzo Grassi nous donne des raisons d'espérer.
Emmanuel de Roux, Le Monde, 01.02.08