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lundi 15 avril 2013

Le Harem Politique: Le Prophète et les Femmes par Fatima Mernissi

الحريم السياسي النبي والنساء

Une lecture féministe, du Coran,  de l'interprétation de la Chariâ, et des Hadiths.



Une femme peut-elle gouverner un État musulman, commander une armée, participer à la guerre , au même titre que les hommes ? Une femme mariée peut-elle prendre l'initiative sur le plan sexuel, répudier son mari ? Un mari a-t-il le droit de battre sa femme ? Pourquoi les femmes portent-elles le voile ? 



L'objectif de l'auteure est de montrer d'abord que les fondements religieux, établis au tout début de l'islam, sur lesquels repose la discrimination exercée à l'endroit des femmes dans le monde musulman sont la fabrication des hommes et le résultat des luttes de pouvoir entre réformistes et conservateurs, de montrer aussi que les actions des hommes étaient guidées par les intérêts économiques et, qu'à l'époque, les femmes ont pris une part active autant dans les débats politiques que dans les luttes idéologiques et militaires. 

L'hypothèse de l'auteure - un très grand nombre de Hadiths, utilisés aujourd'hui à des fins discriminatoires, ont été inventés de toutes pièces par les hommes, surtout avant la période de leur consignation écrite, c'est-à-dire près de deux siècles après la mort de Mohammed 


Mernissi entreprend donc une relecture des textes sacrés, du Coran, du Hadith et des œuvres des grands commentateurs. Pour se prémunir contre les attaques des théologiens orthodoxes musulmans et des conservateurs, elle s'appuie sur le principe, reconnu par le Coran, de l'obligation faite à tout musulman de recourir à la raison (al Aql) pour décoder cet ensemble de signes qu'est le Coran . Mernissi fait également appel aux données des sciences modernes comme la psychanalyse, la sémiotique, la linguistique et l'analyse politique. 
Dans Le harem politique Mernissi s'attaque, entre autres, à des Hadiths misogynes authentifiés et à certains versets du Coran qui ont et continuent d'avoir un important poids dans la détermination de la place réservée aux femmes dans les sociétés musulmanes. Deux exemples suffiraient à illustrer son analyse.Ainsi, Boukhari (-808-870), l'un des fondateurs, au IXe siècle, de la science de l'lsnad (la chaîne de transmission des Hadiths depuis le Prophète), a interviewé 1 080 personnes et, parmi les 600 000 Hadiths qu'il a recueillis,seulement 3 275 ont été reconnus comme authentiques . C'est Abu Bakra qui aurait entendu le Prophète dire : "Ne connaîtra jamais la prospérité le peuple qui confie ses affaires à une femme ". Ce Hadith figure parmi les deux ou trois mille Hadiths authentifiés méticuleusement par Boukhari et ses disciples. Dans quelles circonstances ce Hadith a-t-il été rapporté et quelle crédibilité peut-on accorder à son narrateur ?
(...)Le port du voile n'a pas été édicté par un Hadith, mais imposé par un verset coranique qui fut révélé à Mohammed à la suite de longues tractations et luttes idéologiques - dont les bases économiques sont bien soulignées par Mernissi - entre les promoteurs de l'égalité des sexes, représentés par le Prophète Mohammed, sa femme Aicha et Abu Bakr, le père d'Aïcha, d'un côté et, de l'autre, ceux, nombreux et puissants, qui tenaient à sauvegarder les coutumes et les lois de la société préislamique leur garantissant la domination des femmes. Si « Les idées de Mohammed sur l'octroi aux femmes des mêmes droits que les hommes privaient les Abdallah B. Ubayy des ressources financières importantes provenant de l'esclavage des femmes » (p. 230), on saisit mieux pourquoi seules les femmes de l'aristocratie devaient, du moins au début de l'islam, porter le voile. Les autres, esclaves, prostituées et sans statut, n'étaient plus protégées contre la violence et l'exploitation des hommes, après la descente du verset coranique imposant le voile : « Prophète, dis à tes épouses, à tes filles, aux femmes des croyants de revêtir leurs mantes [voiles] : sûr moyen d'être reconnues (pour des dames) et d'échapper à toute offense » .
Fatima Mernissi
La société musulmane, celle que Mohammed a voulu instaurer au début de sa vie de Prophète et de chef politique, n'est pas génératrice d'inégalités entre les hommes et les femmes. Elle les a, tout au plus, reproduites et, parfois, atténuées. Les alliances qui se sont établies entre des hommes politiques de tendance conservatrice, ceux surtout que l'Islam avait privés des prérogatives dont ils jouissaient dans la société préislamique - esclavage des femmes capturées durant les guerres entre tribus, déshéritement, proxénétisme, etc. - ont fini par avoir raison de la tendance réformiste défendue par Mohammed. Et Naïma Tabet, philosophe marocaine, résume bien les influences auxquelles devait faire face Mohammed et la précarité de sa position en tant que chef politique devant la subsistance des idéologies tribales préislamique:
   "Mohammed devait d'une part mener une lutte acharnée contre la résistance des mentalités conservatrices imprégnées d'idéologies liées aux structures tribales, comme il devait, d'autre part, compter avec ces mêmes idéologies, ce qui ne pouvait que nécessiter des reculs [sur ses principes égalitaires], de temps à autre, afin de maintenir un certain équilibre sans lequel sa mission aurait été dès son début vouée à l'échec".(Naïma Tabet)
Si les lecteurs et lectrices du Harem politique ont, parfois, l'impression que l'auteure voulait réhabiliter le Prophète Mohammed, ce n'était pas là son but explicite. Mernissi réussit cependant à donner un visage humain à ce réformiste que l'histoire et les hommes ont mythifié. De la même façon elle restaure l'image de la femme : on n'est plus devant des êtres pétrifiés subissant sans broncher les actions des hommes, mais devant des femmes militantes qui ont tout fait pour défendre leur cause. Aicha n'a-t-elle pas participé aux débats politiques et fait des pressions sur Mohammed pour qu'il ne cède pas à la demande des tradionalistes exigeant de lui l'imposition aux femmes du port du voile ? N'a-t-elle pas chevauché à la tête d'une armée pour combattre Ali, ce conservateur farouchement opposé à l'établissement de l'égalité entre les hommes et les femmes ? Et Sukaïna l'arrière-petite-fille de Mohammed, pour conclure sur cet autre exemple du militantisme féminin mis en évidence par Mernissi, n'a-t-elle pas toujours refusé, afin de sauvegarder son autonomie - participer au conseil de la tribu et recevoir chez elle les poètes etc. -, de consentir l'obéissance, clef du mariage musulman, à aucun des cinq maris qu'elle a eut ? N'est-elle pas allée jusqu'à inclure dans l'acte de mariage une clause les obligeant à renoncer à la polygamie, pourtant acceptée par l'islam, et à intenter et gagner un procès contre celui parmi eux qui n'avait pas respecté cette clause ?(...)

Extrait de la fiche de lecture de M’hammoud MelloukiDépartement d'administration et politique scolaires
Université Laval, Qebec
Recherches féministes,  publié sur le site ERUDIT.ORG vol. 4, n° 2, 1991, p. 159-164.

Son blog: MERNISSI

"La Femme dans trois œuvres d’adab andalouses," par Nadia Lachiri,
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Meknès, Maroc.

" Femme et Islam ", (Approches), collection dirigée par Aïcha Belarabi. Editions Le Fennec, Casablanca,
Un blog culturel, féministe marocain: ETUDES MAROCAINES

Un article paru dans l'hebdomadaire marocain TELQUEL sur le féminisme islamique

Un livre présenté sur un autre blog: "Religions d'Hommes, Regards de Femmes"

jeudi 28 février 2008

Où les Turcs relisent l'Islam

Chronique "Géopolitique" sur France Inter du 27.02.08
Les Turcs relisent l'Islam.


Juste après le Coran, les Hadiths – les « Propos » en français – constituent le deuxième texte sacré de l’Islam. Ils sont la somme des dits du prophète, étudiés de génération en génération après avoir été rapportés par ses proches, conservés par la tradition orale et progressivement couchés par écrit.
Depuis que les cheiks Bukhari et Muslim en ont établis, quelques deux cents ans après la mort de Mahomet, la version qui fait autorité depuis le milieu, donc, du neuvième siècle, ces Hadiths sont l’objet d’une interprétation littérale. Ce sont elles qui ont ainsi contribué à figer l’Islam en en édictant des règles datant de plus d’un millénaire mais le Département turc des Affaires religieuses, la plus haute instance théologique d’un des principaux pays musulmans, s’apprête à en publier bientôt une relecture contemporaine.
C’est une révolution. On ne sait pas encore jusqu’où aura osé aller la commission chargée de cette tâche mais, qu’elle ait été timide, audacieuse ou téméraire, cette démarche est sans précédant car seuls des intellectuels isolés s’y étaient risqués jusqu’à présent, dans l’opprobre et, parfois, au péril de leur vie.
Un tabou se brise. Dès lors que des autorités religieuses d’autant de poids se seront permis de réinterpréter les Propos du prophète, de les replacer dans un contexte historique, celui du septième siècle, et d’en proposer de nouvelles lectures, la porte sera ouverte au débat, entrouverte en tout cas. Ce que les Turcs auront fait, d’autres le pourront. Ils pourront éventuellement aller plus loin.
C’est là quelque chose de tellement important et neuf qu’un chercheur du très pondéré Royal Institute for International Affairs de Londres, Fadi Hakura, n’hésitait pas à déclarer, hier, à la BBC qu’il y voyait « une sorte de parallèle à la Réforme dans le christianisme ». C’était aller vite.
Il ne faut pas oublier, surtout, que la Réforme ne s’était pas faite en un jour mais pourtant, oui, le parallèle est juste car toute relecture rompt avec le fondamentalisme pour en revenir aux fondamentaux, aux valeurs originelles débarrassées d’interprétations, de croyances et de conventions d’autres époques.
Ce sont les crimes d’honneur, l’assassinat par leurs familles de jeunes filles qui les auraient déshonorées, qui avaient décidé, en 2006, les Turcs à entreprendre cette démarche. Les religieux réprouvaient autant cette barbarie que les laïcs. Ce n’était pas une querelle entre croyants et incroyants. C’était une cause nationale mais comment convaincre les milieux les plus arriérés qu’ils ne pouvaient pas, là, invoquer la religion alors qu’ils le croient, dur comme fer ?
La commission s’est mise au travail et elle en est aujourd’hui, par exemple, à soutenir que, si le prophète avait édicté qu’une femme ne pouvait pas entreprendre un voyage de plus de trois jours sans son mari, c’est uniquement que les routes n’étaient pas sûres en son temps et que la preuve en est qu’il a également déclaré qu’il espérait « voir le jour où une femme pourrait parcourir seule une longue distance ».
C’est parce que la Turquie est un pays moderne, en plein boom, où les femmes votent depuis plus longtemps qu’en France, qu’elle a décidé de repenser la tradition religieuse, entrouvrant la voie à tout l’Islam.