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jeudi 5 novembre 2009

L’espoir turc des pays arabes

Le président tunisien n’est pas qu’un dictateur. Avec sa cinquième réélection et ses scores soviétiques, il est une caricature de despote mais Zine el-Abidine ben Ali est, aussi, la parfaite incarnation du dilemme auquel fait face le monde arabo-musulman. Le drame de ces pays est qu’il n’y a rien entre leurs mouvances islamistes et les régimes en place, autoritaires ou dictatoriaux. (...)

Atomisés, divisés, dans l’incapacité, en tout cas, d’essayer de s’unir et de former des partis sans risquer d’encourir une répression plus grande encore, ils (les démocrates, opposants politiques) ne constituent, nulle part, une alternative politique susceptible d’ouvrir de nouveaux horizons à leurs peuples. C’est ainsi que les pouvoirs en place peuvent dire «c’est eux ou nous», le statu quo ou la charia, qu’ils peuvent le faire valoir à l’intérieur de leurs frontières comme sur la scène internationale et s’assurer, par là, le double bénéfice d’une connivence occidentale et d’une acceptation, critique mais résignée, de bon nombre de leurs sujets. Tunisienne ou autres, ces dictatures se maintiennent beaucoup plus par la peur de l’islamisme que par la violence policière mais comment en est-on arrivé là ?

Arrêtons-nous, plutôt, aux années 1950, celles où la décolonisation rend une pleine souveraineté aux Etats arabes. Certains vont, alors, opter pour des régimes inspirés du bloc soviétique, parti unique et secteur public dominant la vie économique.

D’autres s’appuient, au contraire, sur l’Europe et les Etats-Unis, se revendiquent de la libre entreprise, donnent ou non des gages formels à la démocratie, mais renforcent des monarchies corrompues gérant leurs royaumes comme des biens personnels. Implacable, la logique de la guerre froide redistribue les pays décolonisés entre les deux camps qui diviseront le monde jusqu’en 1989 mais, si différents qu’ils soient, ces deux types de régime conduiront à un même échec. Dans les deux cas, tout ce qui pouvait ressembler à un embryon de force démocratique est éliminé, au nom de la révolution ou de l’anticommunisme.

Faute de contre-pouvoir, les partis uniques comme les familles royales font main basse sur la richesse nationale, surtout lorsque le sous-sol est généreux en matières premières. Dans les deux cas, enfin, ces dictatures prédatrices suscitent bientôt un rejet populaire sur lequel seuls les islamistes sont à même de capitaliser en prônant un retour à une pureté originelle, identitaire et mythifiée, celle de la religion et de l’unité musulmane, seul antidote, proclament-ils, aux connivences impies avec l’Occident «croisé» ou le communisme athée.

Ce que la guerre froide avait fait, sa fin aurait pu contribuer à le défaire mais, dans ces pays, la chute du mur de Berlin n’a guère changé la donne. Entre-temps, à tort mais c’est ainsi, les islamistes avaient vu dans l’écroulement du communisme la conséquence directe de leur contribution à sa défaite afghane ; ils en avaient conclu que la vraie foi pourrait abattre une superpuissance après l’autre, l’américaine après la soviétique ; leur fanatisme s’est renforcé de cette croyance profondément enracinée et, surtout, la révolution iranienne, le 11 Septembre et les tueries jihadistes ont désormais fait du repoussoir islamiste l’assurance-vie des régimes arabes.

Les chemins de la liberté sont encore longs pour ces pays mais il leur reste, pourtant, un espoir. Très paradoxal, il est que les islamistes arabes méditent l’exemple des islamistes turcs, qu’ils renoncent eux aussi à la violence messianique, se transforment, à leur tour, en partis «musulmans conservateurs», respectueux de l’alternance et à même de constituer autour d’eux des rassemblements traditionalistes à vocation majoritaire. Ce repositionnement pourrait, à la longue, ébranler les dictatures arabes et rassurer les Occidentaux. Ni impossible ni exaltant, ce serait un grand pas vers le changement, mais on n’y est pas encore.
Par BERNARD GUETTA Bernard Guetta est membre du conseil de surveillance de Libération.

dimanche 6 avril 2008

les USA et "l'IranGate" permanent

Chronique de Bernard Guetta sur France Inter le 18 Mars 2008

Le cadeau fait à l'Iran

Cette guerre avait un objectif. En allant renverser Saddam Hussein, il y a cinq ans demain, les Etats-Unis voulaient susciter une « contagion démocratique » au Proche-Orient. Cela semble, aujourd’hui, si tragiquement risible qu’on l’a oublié mais si c’était pourtant bien leur idée – aller créer une vitrine occidentale dans la région, ce qu’avait été Berlin-Ouest dans le bloc soviétique ; se faire tombeurs et non plus alliés des dictatures et si bien modifier leur image que les islamistes en soient privés de leur fond de commerce, la dénonciation de l’Amérique et des régimes en place, et que les classes moyennes arabes en soient encouragées, elles, à faire évoluer leurs pays vers une libéralisation qui serait, effectivement, la condition d’une stabilité internationale.
Le problème est que la Maison-Blanche ne s’est pas donné les moyens de cette ambition et qu’elle avait ignoré, surtout, l’histoire et la géographie. Pour avoir la moindre chance de succès, cet objectif aurait demandé une présence militaire longue et massive, un déversement d’argent suffisant pour immédiatement améliorer la vie quotidienne des Irakiens et, plus que tout, un minimum d’intelligence politique. C’est le contraire qui s’est passé. Les effectifs engagés ont été minimes. Il était prévu de les rappeler à court ou moyen terme. Cette armée est arrivée sans argent à distribuer et, pire que tout, les administrateurs américains ont chassé de l’armée et de la fonction publique les membres du Baas, le parti de l’ancien régime, et ainsi réussi, d’un coup, à jeter des milliers de militaires dans la résistance, à casser l’appareil d’Etat et à dresser contre eux la puissante minorité sunnite sur laquelle s’était appuyé Saddam.
On a rarement vu commettre autant de stupidités mais, même si l’Amérique avait un peu plus réfléchi aux moyens de gagner la paix après la guerre, son échec stratégique n’aurait été qu’à peine moins grand. Lorsqu’on envahit un pays, encore faut-il le connaître. L’Irak est une création récente, un enfant des découpages et partages coloniaux des lendemains de la Première Guerre mondiale. Il est fait d’une majorité chiite qui avait toujours vécu sous la domination des élites sunnites et, troisièmement, d’une communauté, les Kurdes, dont le rêve est de réunir, enfin, toutes les Kurdes de la région dans un Etat nation.
Avant d’instaurer le suffrage universel dans un tel pays, il aurait fallu lui inventer un pacte national et penser, avant tout, aux conséquences régionales de l’émergence de la nouvelle puissance chiite que la loi de la majorité allait immanquablement créer puisque la majorité des Irakiens est chiite. Avec cette aventure, les Etats-Unis ont offert un Irak chiite à l’Iran limitrophe et chiite, totalement bouleversé, donc, l’équilibre régional entre les deux branches ennemies de l’Islam et déstabilisé le Proche-Orient comme jamais. Ce n’est pas une « contagion démocratique » qu’a suscitée Georges Bush mais une contagion chiite qui a fait de l’Iran la première puissance de la région alors même que ce pays travaille, lui, réellement, à se doter d’armes de destruction massive. L’Amérique ne pourra plus se sortir de ce guêpier sans négocier un nouvel ordre régional avec l’Iran. Le plus tôt serait le mieux mais ce ne sera pas bon marché.


jeudi 28 février 2008

Le Sarkozisme ou la rupture diplomatique avec Berlin

C’est une tradition franco-allemande, utile et nécessaire. Accompagnés de leurs seuls ministres des Affaires étrangères, les dirigeants des deux pays se retrouvent à intervalle régulier, toutes les six à huit semaines, pour un dîner informel, une fois en Allemagne, l’autre en France. Ces rencontres – dites « de Bläscheim », du nom de leur premier lieu – permettent d’accorder les violons entre deux capitales dont la connivence est indispensable à l’Europe.

La prochaine devait se tenir lundi prochain, en Bavière. Elle a été reportée, vendredi, à deux mois plus tard, au 9 juin. On lui a substitué, à la hâte, une simple « réunion de travail », avant l’inauguration, ce même lundi, d’un salon de l’électronique à Hanovre, et un autre rendez-vous franco-allemand, prévu pour aujourd’hui, à Paris, entre les ministres des Finances, a également été reporté, hier, sans nouvelle date pour l’instant.

Ces reports ne sont évidemment pas dus aux « raisons d’emploi du temps », invoqués mais à l’existence d’un malaise franco-allemand qui, pour avoir eu des précédents, n’en devient pas moins sérieux.

Les dirigeants des deux pays ont souvent eu besoin, dans l’Histoire, d’un temps d’adaptation, d’apprendre à se connaître pour pouvoir s’entendre. Ce fut, notamment, le cas entre Gerhard Schröder et Jacques Chirac avant qu’ils ne deviennent complices dans la crise irakienne. Depuis l’unification allemande, la France peine, surtout, à s’adapter au nouveau statut international de la République fédérale qui n’est plus le nain politique d’avant la chute du Mur. Tout cela est vrai mais ce qui l’est encore plus est que l’Allemagne et sa chancelière ne se satisfont ni du style personnel ni des manières politiques de Nicolas Sarkozy.

Fille de pasteur, nullement hautaine mais guère habituée aux familiarités débordantes, Angela Merkel n’a pas le sentiment n’avoir gardé les cochons avec le Président français. Elle n’aime pas qu’il la traite en vieille copine. Elle n’apprécie pas de s’être fait récemment interpeller par lui d’un « Hé, Angela ! », lancé à la cantonade. Nicolas Sarkozy heurte son éducation mais le plus grave – encore que… – n’est pas là.

Les Allemands ne supportent pas que Nicolas Sarkozy fasse comme s’il était seul à décider, annonce et consulte ensuite, s’attribue tous les mérites – les traite, en un mot, en quantité négligeable. Ce fut le cas dans l’affaire du nouveau Traité européen comme dans celle des infirmières bulgares. Ca l’est toujours dans celle du projet français d’Union méditerranéenne dont l’Allemagne ne veut pas car elle y voit une tentative d’affirmation nationale au détriment de l’Union européenne.

C’est encore le cas pour ce qui est des critiques françaises contre la Banque centrale européenne car, autant l’Allemagne est favorable au développement d’une politique économique de l’Europe, autant elle admet mal qu’un gouvernement qui ne sait pas tenir ses comptes donne des leçons aux autres et semble vouloir modifier les équilibres institutionnels de l’Union. Ca ne va pas fort.

Où les Turcs relisent l'Islam

Chronique "Géopolitique" sur France Inter du 27.02.08
Les Turcs relisent l'Islam.


Juste après le Coran, les Hadiths – les « Propos » en français – constituent le deuxième texte sacré de l’Islam. Ils sont la somme des dits du prophète, étudiés de génération en génération après avoir été rapportés par ses proches, conservés par la tradition orale et progressivement couchés par écrit.
Depuis que les cheiks Bukhari et Muslim en ont établis, quelques deux cents ans après la mort de Mahomet, la version qui fait autorité depuis le milieu, donc, du neuvième siècle, ces Hadiths sont l’objet d’une interprétation littérale. Ce sont elles qui ont ainsi contribué à figer l’Islam en en édictant des règles datant de plus d’un millénaire mais le Département turc des Affaires religieuses, la plus haute instance théologique d’un des principaux pays musulmans, s’apprête à en publier bientôt une relecture contemporaine.
C’est une révolution. On ne sait pas encore jusqu’où aura osé aller la commission chargée de cette tâche mais, qu’elle ait été timide, audacieuse ou téméraire, cette démarche est sans précédant car seuls des intellectuels isolés s’y étaient risqués jusqu’à présent, dans l’opprobre et, parfois, au péril de leur vie.
Un tabou se brise. Dès lors que des autorités religieuses d’autant de poids se seront permis de réinterpréter les Propos du prophète, de les replacer dans un contexte historique, celui du septième siècle, et d’en proposer de nouvelles lectures, la porte sera ouverte au débat, entrouverte en tout cas. Ce que les Turcs auront fait, d’autres le pourront. Ils pourront éventuellement aller plus loin.
C’est là quelque chose de tellement important et neuf qu’un chercheur du très pondéré Royal Institute for International Affairs de Londres, Fadi Hakura, n’hésitait pas à déclarer, hier, à la BBC qu’il y voyait « une sorte de parallèle à la Réforme dans le christianisme ». C’était aller vite.
Il ne faut pas oublier, surtout, que la Réforme ne s’était pas faite en un jour mais pourtant, oui, le parallèle est juste car toute relecture rompt avec le fondamentalisme pour en revenir aux fondamentaux, aux valeurs originelles débarrassées d’interprétations, de croyances et de conventions d’autres époques.
Ce sont les crimes d’honneur, l’assassinat par leurs familles de jeunes filles qui les auraient déshonorées, qui avaient décidé, en 2006, les Turcs à entreprendre cette démarche. Les religieux réprouvaient autant cette barbarie que les laïcs. Ce n’était pas une querelle entre croyants et incroyants. C’était une cause nationale mais comment convaincre les milieux les plus arriérés qu’ils ne pouvaient pas, là, invoquer la religion alors qu’ils le croient, dur comme fer ?
La commission s’est mise au travail et elle en est aujourd’hui, par exemple, à soutenir que, si le prophète avait édicté qu’une femme ne pouvait pas entreprendre un voyage de plus de trois jours sans son mari, c’est uniquement que les routes n’étaient pas sûres en son temps et que la preuve en est qu’il a également déclaré qu’il espérait « voir le jour où une femme pourrait parcourir seule une longue distance ».
C’est parce que la Turquie est un pays moderne, en plein boom, où les femmes votent depuis plus longtemps qu’en France, qu’elle a décidé de repenser la tradition religieuse, entrouvrant la voie à tout l’Islam.